• LE CRI DE LA HONTE

    LE CRI DE LA HONTE

    Noir c’est noir
    Il n’y a plus d’espoir
    Georges Aber

    Un cri déchira la nuit.
    Léna se réveilla en sueur. La peur fusait dans son ventre en mille petites étincelles de rage et de dégoût. La respiration haletante, elle essaya de se redresser sur son lit mais les forces lui manquèrent. Elle se crispa sous la douleur persistante et essaya en vain d’attraper le verre d’eau posé sur la table de nuit. Lentement, elle essaya de prendre sa respiration. Impossible de faire le vide en elle. Elle pensait à sa petite gazelle, sa jolie sauvageonne laissée en pâture aux sorciers.
    Le mal s’élançait en elle comme un troupeau de zèbres. Elle entendait le galop se répandre dans sa tête et des larmes de détresse s’échappaient de l’ombre habitant ses yeux. Elles descendaient le long de son visage ovale et se mêlaient à sa transpiration aigre.
    D’abord, essayer de faire le vide dans son cerveau. Impossible ! … Elle avait la douleur tenace d’une tigresse traquée. Physiquement, elle se sentait terriblement affaiblie mais une grande violence se développait au plus profond de ses fibres. Une haine viscérale emplissait son décor intérieur d’une lave incandescente.
    Après bien des efforts, Léna réussit à saisir le verre et but lentement l’eau tiède. Le liquide lui procura pendant quelques instants une sensation de répit dans la souffrance mais son cauchemar revint à la surface au rythme d’un tam-tam ensorcelant ; des coups sourds martelaient ses tempes et des masques grimaçants tournaient autour d’elle dans une ronde infernale.
    La drogue faisait déjà effet. Elle était repartie dans l’enfer peuplé des démons et des gourous qui ne la quittaient plus depuis la naissance de sa poupée d’ébène, son croissant de lune, sa beauté féline pour qui elle pleurait tant. Pour qui elle aurait laissé briser son âme. Elle retrouvait en cauchemar son pays d’origine.

    * * * * * * *

    Sans repos, dans la savane, la femme au corps battu et rampant subit la loi et la foi de son maître et guerrier qui se lève, le bas-ventre repu après l’amour. Il se pavane à côté de son troupeau, les tambours s’ébattent sous le soleil de plomb et les danses syncopées se déchaînent. Et voici que pendant ces instants de liesses, pour perpétuer la tradition, il laisse sa fillette seule avec les anciennes. La petite, frôlant la mort, un bout de bois entre les dents, laisse échapper un long sanglot de son pauvre corps mutilé. Les sévices infâmes sont accomplis. Les lèvres cousues, elle n’a pas la force de chasser les mouches bleues qui s’agglutinent autour de ses blessures et du sang qui a coulé sur la terre desséchée. La fièvre s’empare d’elle tandis qu’un cri déchirant lacère le soir se couchant sur le tempo des percutions.

    * * * * * * *

    Elle sentit tout à coup une présence dans la chambre. Émergeant de son sommeil comateux, elle mit quelques minutes avant de pouvoir ouvrir les yeux. Il était assis à côté d’elle, lui tenait la main en lui souriant. Léna eut un geste pour s’éloigner de lui mais il la retint en serrant plus fort. Résignée, elle le laissa faire. Elle connaissait sa violence, elle ne pouvait pas lutter.
    « Où est-elle ?
    À l’hôpital.
    Pourquoi ?
    Des complications... Une infection. Ne t’inquiète pas, tout va bien.
    Je veux la voir.
    Ce n’est pas possible pour l’instant, les visites sont interdites. Elle est très bien soignée, le docteur est gentil.
    Qui l’a emmenée à l’hôpital ?
    Des voisins.
    Alors, ils savent.
    Oui… La police est venue tout à l’heure.
    Chez nous.
    Oui, chez nous. Ils ont demandé après toi. Ils veulent t’interroger le plus vite possible. Je leur ai dit que tu revenais demain.
    Je leur dirais la vérité.
    Méfie-toi, il pourrait y avoir des représailles de la part de la famille.
    Mais, c’est la vie de ma fille qui est en jeu.
    Non, pas de ta fille mais de notre fille !… Ne l’oublie pas, une bonne fois pour toute… »

                                                       * * * * * * *

    Léna resta prostrée jusqu’à la fin de la journée. La chair de son ventre, son petit bout de femme était entre des mains étrangères et devait souffrir mille martyrs. Elle se sentait complètement impuissante, elle savait que le lendemain serait encore une journée d’horreur prolongeant son long supplice. Le supplice provoqué par ceux de sa race qui ne savent pas vivre en personnes civilisées loin de leurs cases d’origine.
    Elle avait bien essayé de lutter contre la décision brutale et ignoble de perpétrer cette tradition indigne, inhumaine. Elle haïssait cette terre qui l’avait portée au début de son enfance, cette terre qui s’accrochait en elle depuis sa transhumance et restait au creux de sa vie pour faire germer contre sa volonté des actes d’une froide cruauté. Maintenant, il lui restait à affronter la justice française.
    Il lui fallait reprendre des forces pour affronter cette justice qu’elle comprenait, cette justice qui allait lui faire mal mais pour le bien des suivants. Pour le bien de tous ceux qui viendront après elle. Elle ne se sentait pas fautive, elle était la victime de la barbarie de ses frères de peau…
    Pour sa fille elle allait se sacrifier.

                                                        * * * * * * *

    Le tribunal la condamna.
    Les femmes ont bien souvent tort.
    Surtout les noires.


    Bernard Pichardie
    Marseille, février 2002
    nouvelle de mon recueil « Nouvelles FraÎches »

     

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  • Commentaires

    4
    Dimanche 26 Mai à 06:45

    Le cri de la honte! C'est absolument magnifique! (plus jamais ça) car les femmes n'ont pas encore gagnées malheureusement même s'il y a quelques avancées. 

      • Mardi 4 Juin à 15:40

        Merci beaucoup
        bonne journée
        Bernard

    3
    Vendredi 10 Mai à 13:35

    Magnifique texte d'une grande humanité et d'un terrible désespoir .

    Moustic

      • Vendredi 10 Mai à 17:50

        Merci beaucoup !
        bonne soirée
        Bernard

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