• EN ATTENDANT LA RENAISSANCE

    EN ATTENDANT LA RENAISSANCE

    " ... La terre perd la boule
    Et fait sauter ses foules
    Voici finalement
    Le grand le grand
    Voici finalement
    Le grand chambardement ... "
    Guy BÉART

    DÉCONNEXIONS

    Au centre de nulle part

    Près de l’usine, une carcasse rouillée et des poubelles. Quelques zombies au regard cloué se frôlent sur l’herbe jaunie. Les traces le long de leurs bras ne cicatrisent plus. La tête sous une cloche, ils portablent leur désespoir dans le maelström de leurs pensées dérisoires. Il est bien fini le temps où ils jouaient du rock déjanté sous un nom de groupe approprié : Les « Samouraïs de l’Apocalypse. »
    Pas loin de là, des maisons sans vie suintent la peur en cascades de ces derniers habitants partis pour conquérir des rêves éparpillés sur la terre irradiée.
    Un quai de gare désaffectée, un vieux bistrot comme seul radeau vers le futur en rade. Ils crachent leur peur dans l’ultime décor englué sous un soleil ressemblant à la mort. À côté, les murmures d’un terrain vague s’échappent en fines complaintes et se déposent sur un mur couvert de tags.
    Et sur ces tags…

    Changement de décor

    Il ajuste sa cravate, prend sa mallette, dépose une bise sans grande conviction sur le front de Marianne, l’épouse blasée et soumise. Il ouvre la porte de l’entrée d’un geste machinal, polycopié à l’infini depuis tant d’années. Il fait trois pas et se retourne pour lui lancer un sourire figé, dernière offrande, dernier témoignage d’un semblant de tendresse vers son cœur laissé en jachère depuis bien longtemps.
    Avec son permis et toutes ses cartes bancaires, il a posé une lettre sur la table de nuit.
    Juste quelques mots : « je vous aime tous les trois mais je n’en peux plus, je change de monde »
    Il a tout laissé, ils ne manqueront de rien. Chloé termine ses études l’année prochaine, elle pourra s’occuper de la société avec Marianne, la maman trop douce. Et Gaëtan est un artiste qui commence à se faire un répertoire d’enfer…
    Il vient de tourner le coin de la rue, il enlève sa cravate, jette sa mallette et récupère dans un buisson le grand sac où il a fourré un peu de linge, quelques toiles vierges et son matériel de peinture…
    … De survie.
    Il longe une palissade revêtue de tags.
    Et sur ces tags…

    Tout près, dans un ailleurs

    Elle garde toujours ce sourire pur et cette grâce féline qui fait se retourner les hommes sur elle.
    Elle, elle est vibrante, elle est magique, elle est soyeuse. Mais elle s’évapore en jouant la diva et se tisse un habit de couleurs ; elle se construit un bonheur factice en rêvant dans les étoiles. Elle sent qu’elle s’étiole, qu’elle se rétrécit. Elle sait que ce n’est pas le paradis autour d’elle, alors parfois elle s’enfuit en restant là. Son cœur carambole, elle veut partir d’ici pour suivre ses désirs fous mais le courage lui fait faux bond.
    Elle aimerait que quelqu’un lui pimente la vie. Elle se trouve délavée par des amours sans conséquence, des amours sans importance.
    Elle se terre en mélancolie en restant indifférente au monde qui l’entoure et ne pose plus son regard sur le gris de l’Histoire mais dans sa glace qui lui permet de croire à ses illusions faciles, fragiles.
    Elle se cache derrière son fard pour oublier ses manques… Elle n’a pas de marmaille à déposer sur son ventre, pas de petit à suspendre sur sa peau…
    Son corps ne portera pas la vie.
    Dans son impasse, elle devine les panneaux d’affichage ornés de tags.
    Et sur ces tags…

    Dans une ville pareille aux autres

    Un robhomme dans la mitraille d’un boulevard se précipite vers son building où il va retrouver sa bulle. Le parking climatisé le happe avant que des errants s’accrochent à lui pour implorer, quémander et lui prélever quelques menues monnaies.
    L’ascenseur le propulse au septième étage. Il passe le diffuseur de désinfectant antivirus et s’installe devant son clavier. Puis il tire machinalement des plans sur des plannings en sifflotant des airs anciens.
    Pas loin de là, dans les gravats du centre ville, des rescapés vocifèrent sous un crachin de météores. Des bandes désorganisées se livrent à des pillages ; ils n’ont plus rien à gagner, ils n’ont donc plus rien à perdre.
    Des milices d’agitateurs professionnels commanditées par le Pouvoir en place sévissent pour permettre des représailles ciblées.
    Lui, il n’entend rien dans son cocon, il repense à ces panneaux d’affichage des dernières élections qu’il a aperçus avant de rentrer. Ils étaient tous affublés de tags.
    Et sur ces tags…

    « …et sur ces tags,
    un bout de soleil aux mille couleurs
    pour des enfants qui veulent vivre
    le vrai bonheur… »

    ***********

    ALLONGÉ À L’OMBRE D'UN TILLEUL

    « …et sur ces tags,
    un bout de soleil aux mille couleurs
    pour des enfants qui veulent vivre
    le vrai bonheur… »

    Allongé à l’ombre d’un tilleul, il fredonne sa chanson, accompagné du tendre bruissement des feuilles. Il dépose sur un petit carnet ses pensées, ses rêves familiers qui s’enchevêtrent. Son monde est au bout de sa plume. Une éclaboussure d’utopie, un jardin suspendu au-dessus d’une poussière d’illusion, une oasis de tendresse et de partages.
    Il connaît la souffrance des autres, il connaît leur silence. Leurs blessures, leurs cassures, leurs déchirures. Il sait que tout est à reconstruire, tout est à redécouvrir. Mais où se trouve le chemin de la renaissance ? Lui-même est en recherche. Il est resté bien longtemps au bord du gouffre.
    Il commence à comprendre… Il ira jusqu’au bout.

    ***********

    RECONNEXIONS

    Les « Samouraïs de l’Apocalypse »

    Les voici qui se soulèvent, les traits résignés. Ils ont les yeux vides, leurs visages au teint blafard portent les stigmates des nuits de veille. Leurs galas et leurs galères, les nuits sans fin, les fins de nuit à vouloir refaire le monde avant que leur monde ne disparaisse. Ils ont perdu le sens de la réalité après les illusions, après les désillusions, après la déconnexion…
    Depuis que le soleil a disparu, laissant la place à d’étranges lueurs halogènes, programmées, élaborées dans les laboratoires expérimentaux de l’Empire Terrien, ils survivent sans grande conviction.
    Mais aujourd’hui, ils ont reçu un appel. « Le soleil est en vous, si vous voulez revenir au monde, si vous voulez reconstruire un monde, faites briller votre soleil intérieur. »

    Le fugitif

    Le voici libre, libre de choisir la liberté. Il a quitté son petit monde étriqué, les habitudes lyophilisées, confites dans la fadeur du quotidien.
    Maintenant, il RESPIRE, mais où va-t-il aller ?
    Pendant plusieurs semaines, il a consulté de nombreuses revues de tourisme, à la recherche d’un endroit tranquille où se poser, mais rien ne lui plaisait en feuilletant les pages aux photos « tape à l’œil ». Il préfère partir sans but précis. Il marche sans réfléchir. Une pluie fine et tenace tombe depuis au moins une heure. Un Abribus le protège quelques instants quand un autocar s’arrête ; il monte et prend un ticket pour le terminus sans chercher à savoir la direction et le lieu d’arrivée.
    Après quelques instants ou quelques heures d’assoupissement, il n’a plus la notion du temps… Voici que le véhicule s’immobilise devant une gare qui semble désaffectée. Il descend, le cœur léger et se dirige vers la construction à l’abandon. Il aperçoit une lueur à travers une porte-fenêtre ternie au milieu de la façade du bâtiment principal. Il pousse le battant et pénètre dans un hall. Le silence encombre le lieu. Il s’approche d’une boule translucide d’où s’échappent des éclats de lumière. Pris par un étrange pressentiment, il sort de son sac une toile, la boite contenant son matériel de peinture. Il déplie son chevalet.
    Avec fébrilité, il dépose sur la surface blanche l’esquisse d’un soleil. Concentré sur sa tâche, il n’entend pas ceux qui s’approchent de lui.

    L’indifférente

    Elle se prépare à partir. Sa décision est prise, elle a besoin d’espace, elle veut rejoindre d’autres rivages. Changer de vie, de parcours et rompre avec ses profondes attaches. Pour elle, le temps est comme le saut à l’élastique, il peut être dangereux. Trop étiré, il risque de se rompre. Ce n’est pas la fuite qu’elle souhaite mais la découverte d’un ailleurs où elle pourra se régénérer.
    Depuis trop longtemps, elle a vécu dans une indifférence au monde qui l’entoure. Mais le masque craque, les habitudes se fissurent. Elle se démaquille le cœur depuis sa rencontre avec celui qui va la sauver. Elle doit le retrouver avant ce voyage vers ces terres lointaines, ces hommes purs qu’elle veut conquérir sans conquête, qu’elle veut essayer de préserver.
    La voici qui descend l’escalier de son immeuble, ferme la porte et regarde une dernière fois la grisaille de sa rue. L’esprit en partance, elle n’entend pas celui qui s’approche d’elle.

    Le robhomme

    Le collier qu’il porte le désigne comme un robhomme, il a acquis un certain savoir pour se pencher sur des dossiers et faire des graphiques. Il est sociologue et urbaniste. Sa prochaine mission est de repenser la ville pour le bien-être de ses habitants. Mais sa mission lui semble de plus en plus utopique, les décideurs se leurrent. L’heure n’est plus à la rentabilité mais à la guérison de ces pays en charpie où la réussite est étroitement associée à la rentabilité.
    Sur son écran, il aligne des signes et se met à dessiner un soleil. Le bug inévitable efface les données. Pour la première fois depuis bien longtemps, un sourire vient éclairer son visage. Il n’a plus peur de la surveillance constante.
    Depuis la rencontre, il a décidé d’être LIBRE.

    Rencontres

    Derrière elle, il attend, muni de son carnet. Elle laisse échapper un léger rire en se retournant. Il est arrivé à la convaincre, il ne lui manque que ses petits messages griffonnés sur le quadrillage désuet du papier.
    Il a pu contacter plusieurs personnes. Il sait bien qu’elles ne sont que quelques gouttes d’eau face à l’océan de la déchéance terrestre. Sa seule arme est la poésie. Ses petits mots semblent bien dérisoires, mais il a su convaincre.
    D’abord, ce groupe de jeunes à la dérive rencontrés par hasard. Il a su les apprivoiser en leur tendant la main. Avec eux, il a découvert dans ce bâtiment lugubre un homme criblé de lassitude.
    De confidence en confidence, de réflexion en réflexion, celui-ci s’est acheminé vers la décision. Il range son chevalet et repart vers sa famille, avec dans la tête une nouvelle vision, celle de la tolérance, de l’écoute.
    Pour la rencontre avec le robhomme au bord de la dépression, il ne sait pas si les échanges porteront leurs fruits.
    Il espère…
    Maintenant, c’est au tour de la belle indifférente sur laquelle il avait planté son regard. Un dernier échange. Une dernière bise. Il la regarde s’éloigner le cœur un peu lourd.
    Il reste les autres…
    Mais ceci est une autre histoire.

    *********************  

    WATORIKI. ÉTAT D’AMARONAS. BRÉSIL

    Elle est là. Le chaman yanomami, après la cérémonie funéraire pose sa main dans la sienne. L’effet hallucinogène de la poudre yakoana commence à s’estomper. Les esprits des ancêtres se sont éloignés emportant l’âme du défunt dont les traces terrestres ont été effacées. Le soleil a déployé sa clarté sur le sol déchiqueté au beau milieu de cette parcelle de forêt amazonienne éventrée.
    Elle, elle se sent revivre dans cette communauté, elle a découvert leurs lois, leurs coutumes, leurs croyances. Elle sait qu’elle peut les aider, sans chercher à leur imposer sa vision, ses idées. Non… Juste un soutien moral. Pour le reste, ils ont le savoir, cela suffit.

    Un bébé vient de venir au monde à reconstruire. Elle va s’en occuper pendant quelques heures ou quelques jours, le temps que la maman se remette.
    D’autres passeront entre ses mains.
    L’avenir est là…
    Pour eux.

    Bernard Pichardie
    Marseille 2004

    texte déposé

    « LE LOGO D'AMAZON DÉTOURNÉ UN COMBAT CONTRE LES PESTICIDES »

  • Commentaires

    6
    Samedi 22 Février à 12:31

    L'inspiration nous guide chaque jour. Et tu as écrit un texte qui porte un certain message.
    Pas mal du tout. cool
    Bonne journée. glasses

      • Dimanche 23 Février à 08:45

        Merci pour l'appréciation
        beaucoup de mes textes comportent des "messages"
        ... je m'en rends compte après les avoir écrits !
        bonne journée
        Bernard

    5
    Vendredi 21 Février à 20:14

    En te lisant je me dis combien s'est beau de pouvoir mettre des mots dans ce que l'on ressent. 

    Ce que tu décris c'est bien le reflet de la société de nos jour ...et tu l'avais déjà vu en 2004 !

    J'espère que il y aura une amélioration. Je veux bien garder confiance.

    Bonsoir et amitié Bernard

    nani 

      • Samedi 22 Février à 08:38

        Merci pour ton appréciation
        ... depuis 2004, il y a plutôt une dégradation !
        bonne journée
        amicalement
        bises   Bernard

    4
    Jeudi 20 Février à 09:40

    Une série vivante de la réalité d'aujourd'hui sous le clair obscure

    des déceptions sociales.

    Bonne journée

     

      • Jeudi 20 Février à 10:20

        J'ai écrit ce texte en 2004, je ne sais pas si c'est une "réalité"
        mais ça correspond à une "vision"
        bonne journée
        Bernard
        P. S. dommage que tu ne mettes pas un peu de couleur et d'aération sur ton blog

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